Va-t-on devoir s'habituer à voir passer des petits drones au-dessus de nos
têtes ? Tous les experts le confirment : un secteur est en train de naître. Et
on le sent. Le drone civil virevolte dans les médias, il a fait son show au
dernier Salon du Bourget, il a, cet été, régalé le public d'images aussi
somptueuses qu'inédites sur France Télévisions lors de la retransmission du Tour
de France. En un mot, il est « à la mode ».
Crédits photo : . Photo RéA
Micro-hélicoptères à 4 rotors ou ailes volantes, les drones
sont à la mode. Célèbres pour leurs applications militaires, ils investissent
maintenant notre quotidien
Cousins des célèbres drones militaires à l'oeuvre au Pakistan ou en
Afghanistan, ces drôles d'appareils volants sans pilote (qu'ils soient guidés à
distance - à vue, ou via des caméras embarquées -, ou pilotés par les
algorithmes de leur intelligence artificielle) ont su s'éloigner du théâtre des
combats pour investir notre vie quotidienne. Ils ont déjà fait un tabac dans le
domaine des loisirs, comme en témoignent les centaines de milliers d'exemplaires
de l'AR. Drone piloté par smartphone déjà vendu par le français Parrot, numéro
deux mondial de la spécialité. Micro-hélicoptère à 4 rotors ou aile volante, il
pointe aujourd'hui très professionnellement le nez dans la vie économique, de la
cartographie à la surveillance, de la protection civile à l'agriculture, en
passant par la culture et même le sport. Pour autant, son bourdonnement (drone =
« faux bourdon », en anglais) ne va pas s'ajouter dans l'immédiat aux
habituelles nuisances sonores des villes et des campagnes. Le tout jeune monde
des drones civils ne fait encore qu'amorcer son décollage industriel, et on
n'aura pas tout de suite à baisser la tête pour les laisser passer…
L'industrie française bien placée pour le marché des
drones civils
« La France a raté le virage de la robotique industrielle et loupé dans
les années 1990 celui des drones militaires. Aujourd'hui, on est à l'aube d'un
nouveau cap : celui des drones civils », estime Patrick Fabiani, directeur
de département à l'Onera (Office national d'études et de recherches
aérospatiales). Et, cette fois-ci, l'industrie française semble bien placée.
« On peut se vanter en disant que la France est pour une fois en avance sur
un marché à fort potentiel technologique », estime Frédéric Serre,
président du directoire de Delta Drone. Aujourd'hui, 20 constructeurs sont déjà
homologués et 277 opérateurs autorisés.
Un cluster mettant les jeunes entreprises en réseau avec labos et grands
groupesUn coup de pouce est opportunément venu en avril 2012 de la DGAC
(Direction générale de l'aviation civile), qui, première au monde, a offert un
cadre réglementaire précis aux vols de drones civils. Quoique très contraignant
(ils ne peuvent pas dépasser 25 kilos et voler au-dessus de 150 mètres - au-delà
c'est l'espace aérien -, et ceux qui volent de manière autonome ne peuvent pas
peser plus de 2 kilos, par souci de sécurité), ce texte a sonné comme un coup
d'envoi.
« C'est une avancée remarquable. Nous sommes sur ce plan en pointe
au niveau européen et mondial », estime Trang Pham, coordinatrice
d'
Ateos, le cluster qui, à Pessac en Gironde, met en réseau jeunes
entreprises, laboratoires et plus grands groupes, sous la houlette de
Thales. Aux Etats-Unis, Barack Obama et le Congrès ont promis une telle
réglementation… pour 2015. C'est tout ce qu'attendait un secteur
« qui
s'appuie sur une filière aéronautique d'excellence, avec ses usages industriels
et des centres de formation mondialement reconnus », explique un expert. Et
dont l'effervescence est telle qu'elle demande parfois à être canalisée : à
cette fin, une Fédération professionnelle du drone civil (FPDC) a été
judicieusement créée à la fin juin.
Potentiel « fantastique » de ce nouveau marché
« Aujourd'hui, il y a des start-up,
beaucoup d'activité et d'appétit pour ce nouveau marché qui n'a pas encore de
débouchés de taille. Mais il faut y voir le signe avant-coureur du développement
de produits technologiques », justifie Henri Seydoux, le bouillonnant
cofondateur et patron de Parrot, qui, lui aussi se lance aujourd'hui dans le
drone professionnel.
« Souvenez-vous de ce qui s'est passé pour la 3D ! Tout
le monde voulait en faire alors qu'il n'y avait pas de business. Pareil pour
l'automobile dans les années 1910, quand il y avait plus de 150 constructeurs en
France, et 300 aux Etats-Unis ! C'est, en fait, le désir qui arrive en
précurseur. » Un jouissif magma initial, en somme…
Une chose est sûre : le potentiel du secteur est qualifié de « fantastique ».
En 2010, déjà, la Direction générale des entreprises du ministère français de
l'Industrie n'annonçait-elle pas que
« le drone sera[it]
à
l'aéronautique ce qu'est devenu le téléphone mobile à la téléphonie fixe »
? Chez Delta Drone, constructeur à Grenoble, on est aujourd'hui convaincu que,
« demain, toutes les entreprises utiliseront des drones pour des raisons que
personne n'a encore imaginées ». Digne de Prévert, la liste de leurs
applications est, grâce à leurs capacités de transmission et d'analyse
embarquées, déjà longue. D'abord,
la photo aérienne et la
cartographie. C'est une évidence. Les
agences immobilières
ont rapidement mis le pied dans la porte et offrent aux clients des
panoramas aériens pour leurs produits d'exception. Sa spécificité (l'absence de
pilote) destine ensuite naturellement le drone aux « 3 D » : « dull » (tâches
monotones et répétitives), comme la surveillance des milliers de kilomètres de
rails, caténaires et lignes électriques ; « dangerous », l'utilisation dans les
conflits armés ou zones risquées ; « dirty », l'inspection et les mesures lors
d'accidents chimiques ou nucléaires, comme à Fukushima.
De la protection civile aux drones journalistes en passant
par la surveillance des vignes
En France, ERDF a lancé, avec le toulousain Delair Tech, premier constructeur
de drones autonomes sur longues distances, une expérimentation de
surveillance des lignes électriques aériennes dans la région
Midi-Pyrénées sud (détection des défauts, avaries, poteaux à terre lors
d'intempéries, nécessité d'élagage).
« En cas de tempête, on peut faire un
diagnostic du réseau en une heure de temps, là où il fallait jusqu'à
quarante-huit heures auparavant », explique Jean Paoletti, directeur
régional.
En Rhône-Alpes, ERDF a signé en mars dernier avec Delta Drone le premier gros
contrat du secteur pour la surveillance de ses lignes et la cartographie en 3D
de ses transformateurs, ce qui a permis à la société de passer au stade
industriel. A la SNCF,
« on mène une réflexion » sur l'inspection des
ouvrages d'art et la surveillance de ses 33.000 kilomètres de lignes, vols de
câbles obligent, notamment… GDF Suez a commandité des essais pour l'inspection
de ses réseaux et Total
« est en veille d'information » pour ses
pipelines. Les drones, c'est aussi la
protection civile :
inondations, tremblements de terre, avalanches et feux de forêt. A l'été 2012,
les drones du constructeur bordelais Fly-n-Sense, la première société française
à avoir reçu une autorisation de vol de la DGAC, ont donné de la visibilité aux
pompiers des Landes en leur fournissant des cartes exactes - et si précieuses -
des lignes de feu en temps réel
La Police nationale assure de son côté
« une veille technologique »
en pensant aux manifestations et mouvements de foule. Pour le maire de New York,
Michael Bloomberg, la cause de la surveillance des civils par des drones dans
les grandes métropoles est d'ailleurs déjà entendue, quelles qu'en soient les
critiques d'ordre éthique :
« Nous allons vers un autre monde, inexploré.
Vous ne pouvez pas empêcher la marée de monter », disait-il en mars
dernier. Evaluation du volume des minerais dans les carrières, mesures en
matière d'environnement,
« drone journalisme » exploré par
l'hebdomadaire « L'Express », vision « au plus près » du patrimoine
architectural ou naturel, comme dans l'émission « Des racines et des ailes » de
France 2, et même - au service des entraîneurs ! -, détection par l'intelligence
artificielle des drones de la bonne forme physique des sportifs au cours de
l'entraînement, font encore partie de l'éventail.
Sans oublier
l'agriculture :
« c'est l'outil qui
manquait au secteur ! », indique un professionnel. Leur champ d'action y
est immense, et ils sont déjà à l'oeuvre dans les vignes du Bordelais. Bourrés
de capteurs et capables de résolution au millimètre près, les drones vont
pouvoir détecter précisément la maturité des cultures, leur besoin en eau, leurs
atteintes par les maladies et les parasites, et, en permettant de cibler les
réponses et d'abandonner la bonne vieille technique des interventions à
l'aveugle, on s'acheminera vers une agriculture plus raisonnée. Infiniment moins
chers (de 10 à 12 fois) que les avions, les hélicoptères ou les satellites, plus
souples, plus réactifs, plus précis, moins bruyants, moins polluants aussi, leur
avenir semble garanti.
Un véritable « travailleur aérien »
Une industrie prend donc forme. L'Association internationale pour les
systèmes de véhicules sans pilote (Auvsi) prévoit que l'intégration des drones
aux Etats-Unis, en 2015, créera 70.000 emplois dans les trois premières années,
plus 100.000 emplois d'ici à 2025, pour un chiffre d'affaires cumulé dépassant
les 80 milliards de dollars. Pour la France, les chiffres sont moins précis.
Chez Ateos, on estime que, du fait d'une sophistication accélérée, le chiffre
d'affaires du marché des petits drones sera multiplié par 50 au cours des
prochaines années, et par 500 lorsqu'apparaîtront les drones civils de grande
taille.
« On a mis en route une machine à développer le secteur, en
associant entreprises et recherche », en cycle court, observe Patrick
Fabiani. Dans les « valleys » autour de Bordeaux, Grenoble ou Toulouse, la
dizaine de vrais grands intégrateurs français de drones civils sont
effectivement là où se trouvent les labos.
« On assiste à une fantastique
accélération temporelle depuis l'apparition de la réglementation, et les PME
lèvent des fonds importants pour passer à l'échelle industrielle. Mais, si on a
la technologie et une filière, il faut encore qu'elles trouvent un marché, que
les clients se les approprient », tempère Trang Pham.
« Ce sont des
grands contrats passés avec de grands groupes clients qui feront bouger les
choses, mais ils ne sont pas rapides dans leur décision », regrette
Benjamin Benharrosh, directeur du développement de Delair Tech, qui appelle du
coup de ses voeux
« une évangélisation du marché ». Le vrai décollage
devrait encore attendre dix-huit mois, estime la profession, qui bruisse de
rumeurs d'appels d'offres pour 2014.
Déjà, de
« nouveaux acteurs de la chaîne de valeur » sont au travail
sur de futures fonctionnalités afin de sortir les drones de leur
quasi-monoculture de l'imagerie. Au programme, avec un horizon de cinq à dix ans
selon les types d'appareils : le stockage de l'énergie à bord, la
miniaturisation et tous les systèmes intelligents embarqués, comme le pilotage
automatique, l'autonomie de décision de l'appareil, la sécurité, le traitement
des données, les caméras ou surtout les capteurs. L'avenir, c'est
« à chaque
usage son capteur », indiquent les experts.
« Chaque drone aura son
métier. Il faudra qu'il ait des bras, qu'il entre dans l'action au moyen d'une
robotisation associée », explique Frédéric Serre. Ces outils actifs en
feront alors un véritable « travailleur aérien ». Autre saut réglementaire à
venir : l'autorisation de drones autonomes de plus grande taille, qui puissent
aussi s'insérer dans l'espace aérien aux côtés des avions traditionnels. De ce
point de vue, les constructeurs sont optimistes : la DGAC, qui travaille en
liaison étroite avec eux, a fait le choix d'une réglementation évolutive,
capable d'accompagner les percées technologiques. Un allié précieux…
Les points à retenir
De la cartographie à la surveillance, de la protection civile à l'agriculture
en passant par le sport,
les champs d'application des drones sont
multiples.
Après avoir raté le virage de la robotique industrielle et des drones
militaires, l'industrie française semble, cette fois, bien placée voire
plutôt en avance sur ce marché prometteur.
Les pouvoirs publics ont donné un coup de pouce appréciable en dotant la
France d'un
cadre réglementaire contraignant, mais précis pour
l'utilisation des drones. Une première au monde