lundi 14 septembre 2015

Thierry Bardy - L’innovation dans une grande entreprise publique : la SNCF



       Innovation, Marketing et Technologies



regards croisés





 
Mercredi 23 septembre 2015 à 17h
aux Jardins de l’Innovation à Issy-les-Moulineaux.
 







L’innovation dans une grande entreprise publique : la SNCF


Thierry Bardy accueillera  dans son talk show "regards croisés"Barbara Dalibard, Directrice Générale de l'activité Voyageurs SNCF.


La SNCF a toujours été pionnière en matière d’innovation :
- Dès 2001, elle s’est associée à Expedia pour créer Voyages-sncf.com (4 milliards d’euros en 2015)

- La transformation digitale de l’entreprise et l’expérience de ses clients/voyageurs sont, tous secteurs confondus, des plus innovants : yield management, dématérialisation du billet, réservation internet multi devices, contrôle des billets en mobilité, espace Zen…

- Innovation dans son business model, création d’idTGV, de ouigo et tout récemment de TGV Pop

- Pour se confronter à « l’Uberisation » ou la « Blablacarisation » de son activité, elle met en place un dispositif de diversification sans précédent : covoiturage, bus, location de véhicules…

Aujourd’hui la SNCF souhaite devenir « opérateur de toutes les mobilités » tout en préservant son image d’entreprise de mobilité durable et de service public.

Ce « regards croisés » sera l’occasion de mieux comprendre les enjeux de ce secteur d’activité en plein bouleversement et en pleine transformation numérique, qui a tant fait parler de lui ces derniers mois.




mardi 8 septembre 2015

Thierry Bardy - Une singulière université: la Singularity University


Thierry Bardy
Retour sur une "singulière université" : 

Fondée par un gourou de l'intelligence artificielle avec le soutien de Google et de la Nasa, la Singularity University s'est donné pour mission de former étudiants, entrepreneurs et gouvernements aux bienfaits des nouvelles technologies. Cet institut très singulier vient de tenir sa première conférence européenne.

En cent six ans d'existence, les murs de la prestigieuse Académie de musique Franz-Liszt de Budapest n'avaient jamais abrité un pareil spectacle. Pendant deux jours, jeudi et vendredi derniers, la scène de la grande salle de concert, chef-d'oeuvre de l'Art nouveau hongrois, a vu se succéder un médecin issu de Stanford, un expert des voitures sans chauffeur, un homme au bras bionique, un promoteur du « bio hacking », deux spécialistes réputés de l'intelligence artificielle... Pour sa première conférence publique européenne, la Singularity University avait réuni une vingtaine d'entrepreneurs, d'ingénieurs, de chercheurs et de futurologues en provenance directe de la Silicon Valley, venus présenter les dernières avancées en matière de NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). Avec, à chaque fois, un sens de la mise en scène digne des célèbres conférences TED ou des « keynotes » de Steve Jobs : intervenants passionnés, écrans géants, images fortes et phrases chocs : « Notre objectif est que vous ne voyiez plus jamais les technologies comme avant », « Nos gènes sont un programme informatique », ou, encore : « Si vous ne vous intéressez pas au futur, votre entreprise peut finir comme Kodak. »
En face, un parterre de plus de 500 chefs d'entreprise, de fonctionnaires gouvernementaux et d'investisseurs ayant déboursé entre 2.600 et 6.500 euros pour deux jours de conférence. Un tarif à la hauteur de la promesse : comprendre comment la convergence et l'accélération des nouvelles technologies dessinent le monde de demain - et, accessoirement, comment y trouver des opportunités. Au cours de ces deux journées, ils auront découvert les projets de Google et d' IBM en matière d'intelligence artificielle, exploré la révolution médicale promise par la chute des prix du séquençage ADN ou écouté les promesses d'une ère d'abondance énergétique grâce au stockage des énergies renouvelables. Ils auront même vu marcher sur scène une femme paralysée depuis vingt ans, Amanda Boxtel, grâce à un exosquelette motorisé, en partie fabriqué par une imprimante 3D.
« On sort d'ici avec un état d'esprit différent, confiait samedi Philippe Oddo, gérant de la banque d'investissement Oddo & Cie, qui était l'un des rares Français présents dans la salle. Il y a un tel enthousiasme par rapport à ce que ces technologies permettent, et, en même temps, la certitude que tout cela va bientôt arriver. »
Si elle est encore quasiment inconnue de ce côté-ci de l'Atlantique, la Singularity University a déjà eu les honneurs des médias américains. Il faut dire qu'elle a été fondée par deux personnalités emblématiques de la high-tech californienne, Peter Diamandis et Ray Kurzweil. Le premier s'est fait connaître avec la fondation X-Prize, une organisation à but non lucratif qui lance régulièrement des défis richement dotés pour « rendre l'impossible possible » : vol spatial privé ou voiture consommant moins de 2 litres aux 100 kilomètres au début des années 2000, envoi de robots sur la Lune plus récemment.
Ray Kurzweil, qui est longuement intervenu vendredi à Budapest par visioconférence, est un personnage encore plus étonnant - mais aussi plus controversé. Agé de soixante-cinq ans, ce génie de l'informatique, spécialiste des technologies et futurologue à succès, a popularisé dans un livre publié en 2005 (« The Singularity is Near ») l'idée de « singularité ». Ce concept désigne le moment où les ordinateurs deviendront plus intelligents que les humains, ce qui devrait arriver selon Kurzweil vers 2045. Devenu un des théoriciens les plus influents du transhumanisme - un courant de pensée qui prône le dépassement de l'humain grâce aux technologies -, Kurzweil est aussi depuis un an, le « director of engineering » de Google.
Le groupe de Larry Page et de Sergei Brin est d'ailleurs très présent dans les conférences de la Singularity University : le directeur général de cette dernière, Rob Nail, porte des Google Glass sur scène, et d'autres inventions comme la Google Car ou le service Google Now sont souvent citées en exemple. Cela n'est pas dû au hasard : « Google ne nous finance plus, mais il a été un de nos sponsors de départ,explique Rob Nail. Larry Page a participé à notre conférence de lancement, et c ertains de leurs dirigeants viennent régulièrement parler à nos élèves. Nous collaborons aussi un peu avec Google X, le laboratoire qui est à l'origine de plusieurs projets comme leur voiture sans chauffeur. » Les bureaux de la Singularity University sont situés à Mountain View, sur le site du centre de recherche californien de la Nasa, à une poignée de kilomètres du siège de Google.

« Eduquer les leaders »

Aux côtés d'autres sponsors comme Nokia, le groupe de biotechnologies Genentech ou l'éditeur de logiciels 3D Autodesk, Google et la Nasa sont les principaux partenaires de cette université... qui n'en est pas une. Car l'enseignement de la Singularity University n'est pas homologué - « C'est de toute façon impossible, car nos cours changent en permanence pour s'adapter à l'évolution des technologies », justifie Salim Ismail, chargé du développement mondial de l'organisation et ancien vice-président de Yahoo!.
Autre particularité, le cursus le plus long ne dure que dix semaines, chaque été, avec des promotions d'environ 80 étudiants par an pour un tarif de 29.500 dollars. Ce « summer camp » technologique inclut la mise au point d'un projet pouvant ensuite être incubé sur place - cette structure, appelée « SU Labs », regroupe déjà une vingtaine de start-up dont ModernMeadow, qui s'est fait connaître en imaginant une imprimante 3D capable de produire de la viande. Le reste de l'année, l'institut propose plusieurs « executive programs » d'une semaine destinés aux cadres dirigeants (Coca-Cola ou Goldman Sachs font partie de ses clients), aux investisseurs ou aux gouvernements. Facturés 12.000 dollars, ces séminaires font intervenir des personnalités aussi renommées que le biologiste Craig Venter, pionnier du séquençage du génome humain, ou Vinton Cerf, l'un des pères fondateurs d'Internet et vice-président de... Google.

Le linéaire et l'exponentiel

Que la formation dure tout l'été, une semaine ou deux jours, les objectifs sont les mêmes : « éduquer, inspirer et donner aux leaders les moyens » d'appréhender ce que laSingularity University appelle les « technologies exponentielles ». Cette notion est au coeur de la plupart des interventions : « Alors que l'être humain appréhende l'évolution du monde de façon linéaire, en envisageant une progression limitée, les nouvelles technologies se caractérisent par des progressions exponentielles », explique Salim Ismail. L'exemple le plus connu est la loi de Moore, énoncée par un des fondateurs d'Intel en 1975 et toujours vérifiée depuis, stipulant que le nombre de transistors sur une même puce double tous les deux ans.
Pour Ray Kurzweil, cette progression spectaculaire s'applique également à la biotech (le coût du séquençage de l'ADN a été divisé par 1 million en dix ans), aux télécommunications (le nombre d'abonnés à la téléphonie mobile est passé de moins de 1 milliard en 2000 à plus de 6 milliards en 2012) et plus largement à l'ensemble du progrès humain, « qui connaît depuis deux siècles une accélération exponentielle ». Partant de ce postulat, Kurzweil ne s'interdit pas les prédictions les plus incroyables : « L'ordinateur du futur aura la taille d'une cellule » ou « Les humains vont fusionner avec les machines. » C'est ce qui l'a rendu célèbre aux Etats-Unis, et une partie du public de Budapest était visiblement venu pour cela.
Les autres intervenants ne sont pas aussi extrêmes dans leur vision du futur, mais tous sont animés d'une conviction identique : la convergence des technologies « exponentielles » est une bonne chose, car l'accélération du progrès permettra de régler les plus grands défis de l'humanité - qu'il s'agisse de nourriture, d'environnement, de sécurité ou de pauvreté.
« Nous vivons dans un monde où 3 milliards d'êtres humains vivent avec moins de 2,50 dollars par jour. Nous avons tout ce qu'il faut pour les aider et pour arriver dans un monde où l'énergie et la nourriture seront abondants », affirme Rob Nail. A condition toutefois que les humains, et en premier lieu leurs gouvernants, ne se mettent pas en travers du progrès technique, comme le font les pays européens avec les OGM, par exemple. « Nous n'avons pas la capacité de nourrir la population mondiale sans y avoir recours, estime Salim Ismail.Nous ne défendons pas Monsanto pour autant, car leur approche est dangereuse et uniquement motivée par l'argent. Mais l'interdiction des OGM est également dangereuse, car elle coûte des vies en Afrique. »
La Singularity University s'active donc à convaincre non seulement les étudiants et les entrepreneurs, mais aussi les gouvernements des bienfaits de ces technologies, même si certaines font peur au plus grand nombre. « Les pouvoirs publics ne sont pas armés pour comprendre les technologies exponentielles, estime Salim Ismail. Ils ont donc tendance à vouloir entraver leur progression, ce qui ne sert à rien. Quand George W. Bush a limité les recherches sur les cellules souches aux Etats-Unis pour des raisons idéologiques, elles ne se sont pas ralenties pour autant. Elles sont parties en Chine ou au Canada. »
Aujourd'hui, la Singularity University s'adresse donc ouvertement aux administrations, que ce soit à travers des programmes de formation sur mesure - l'Uruguay a été le premier pays à faire appel à elle en avril dernier - ou en les invitant à ses conférences. Une évolution logique au regard des objectifs de l'institut, mais qui inquiète certains. « On peut voir la Singularity University comme un outil de propagande transhumaniste, qui vise à présenter les NBIC sous un jour favorable », estime le médecin et écrivain Laurent Alexandre, PDG de la start-up de biotech DNA Vision.
Certes, Rob Nail reconnaît qu'il faut étudier ces technologies« en étant conscient qu'elles peuvent avoir de bons et de mauvais aspects », et si Ray Kurzweil convient qu'elles peuvent avoir « des côtés sombres ». Mais les risques éventuels, les questions éthiques ou les conséquences sociales ont été à peine effleurés par la plupart des intervenants de la conférence européenne. Que deviendra le monde du travail quand les ordinateurs seront plus intelligents que nous ? Faut-il autoriser sans limite les modifications du génome humain ? Quel usage un gouvernement totalitaire pourrait-il faire de ces technologies ? A Budapest, si, sur scène, les prestations étaient spectaculaires, la plupart des questions importantes sont venues de la salle. Et sont souvent restées sans réponse.
Retrouvez les images de la conférence sur lesechos.fr/diaporama
Les points à retenir
La Singularity University a été fondée en 2009 par Ray Kurzweil et Peter Diamandis.
Elle propose des formations aux technologies les plus avancées destinées aux étudiants et aux dirigeants d'entreprise.
Hébergée sur le campus de la Nasa en Californie, elle entretient des liens étroits avec Google et d'autres entreprises de la Silicon Valley.
Ses dirigeants estiment que les nouvelles technologies peuvent résoudre les principaux problèmes de l'humanité, et qu'il ne sert à rien de freiner leur expansion.
Benoît Georges

vendredi 4 septembre 2015

Thierry Bardy - Comment peut-on manager l’innovation dans un monde de plus en plus globalisé ?







A l’occasion de la sortie de leur livre  « Management de l’innovation et globalisation », préfacé par Stéphane Richard, Thierry Bardy accueillera :




Sihem Ben Mahmoud-Jouini, professeur associée à HEC,
titulaire de la Chaire « Management de l’Innovation et Globalisation » Orange-HEC.

Christophe Midler, directeur de recherche au Centre de Recherche en Gestion et professeur de Management de l’Innovation à l’Ecole Polytechnique.
       

·         Peut-on encore centraliser l’innovation et répondre aux variétés des marchés internationaux ?
·         Quels sont les processus de déploiements des innovations les plus utilisés dans les entreprises multinationales ?
·         Quelles sont les adaptations locales et culturelles nécessaires pour innover localement ?

Toutes ces questions et beaucoup d’autres sont abordées à travers l’ouvrage qui explore et analyse les pratiques de plusieurs multinationales que sont Air Liquide, Essilor, Orange, Sanofi, Renault, Ubisoft, Valéo, etc.

vendredi 14 août 2015

Thierry Bardy - de la Propriété à l'Usage: révolution marketing ou sociétale ?


Thierry Bardy, Hemisphere droit institut













Longtemps, le capitalisme s'est identifié à la propriété. Le marché etant un lieu où nous échangeons les biens que nous possédons et ceux que nous désirons acquérir. Plus encore, la propriété constitue une composante essentielle, voire un " droit naturel " de l'être humain.Aujourd'hui, l'explosion des technologies de l'information et de la communication est à l'origine d'une mutation sans précédent : les marchés laissent la place aux réseaux ou plateformes, les biens aux services, les vendeurs aux prestataires et les acheteurs aux utilisateurs. Cette économie dite de la fonctionnalité, qui vise donc à privilégier l'usage sur la propriété est appelée à se développer, car elle est  une réponse aux tensions sur les matières premières et à une société plus responsable .

Quelques nouveaux acteurs sont en train de révolutionner les marchés du tourisme, de l’automobile, de la musique, des films…
Ces acteurs possèdent deux leviers puissants : du côté de la demande, un changement très sensible des mentalités, délaissant la propriété pour l’usufruit , louer plutôt qu’acheter. Et du côté de l’offre, des outils numériques; plateformes d’intermédiation, big data permettant de transformer radicalement les transactions.

Ce transfert de la vente de biens à la location se réalise notamment par des notations permettant de jouer sur le capital confiance, et donc de fidéliser les consommateurs
L’agilité des nouveaux venus représente un rude défi pour les grands acteurs installés, qui vont devoir convertir leurs produits en services en injectant de la valeur ajoutée. Certains ont démarré. Mais beaucoup reste à faire dans ces modèles délibérément “consumer centric”.
Désormais tout se loue, parfois entre particuliers, au lieu de succomber aux tentations de la propriété. Le modèle dominant actuel de consommation ne correspond plus aux aspirations des consommateurs, qui privilégient des valeurs de liberté, de plaisir, de statut social…

Les taux d’utilisation de la tondeuse, la perceuse ( 17 minutes/vie) ou l’automobile confinent parfois à l’absurde… La prise de conscience est évidente. Le phénomène transforme les attitudes. Et ceci surtout chez les jeunes générations, qui préfèrent les valeurs d’usufruit, de jouissance, à celles de la propriété. La conception patrimoniale des biens fout le camp. Cette désertion a démarré dans un domaine culturel, la disparition des CD puis des DVD – musique puis films au profit du streaming et de l’abonnement.
La consommation à l’usage séduit, comme le prouve ce sondage Ifop de 2015  : 1 Français sur 2 souhaite consommer plus de produits par abonnement. (61 % chez les jeunes) pour trois raisons :
1/ profiter du renouvellement accéléré des produits et des dernières nouveautés ;
2/ échapper à l’accumulation, antinomique avec la consommation responsable ;
3/ Éviter les charges récurrentes de la propriété.
Les modes de consommation d’antan sont devenus d’autant plus absurdes que depuis peu, de formidables facilités émergent. Les high-tech collaboratives (big data, cloud, réseaux sociaux) et leur plate-forme d’intermédiation favorisent la rencontre entre de multiples offres et des demandes naissantes. Avec en prime non négligeable, ce capital confiance manquant parfois aux marques traditionnelles, sous forme de notations, jugements, étoiles...
Changement radical de paradigme aussi pour des fabricants et autres producteurs de biens de consommation, dont l’usage va être singulièrement optimisé et donc impacté par cette économie collaborative, circulaire, de fonctionnalité…
Et rudes défis pour toutes les directions marketing, dont certaines ont déjà bien intégré le phénomène. Ainsi aux États-Unis, en 2015 selon certaines études, 35 % des sociétés du Global 2000 généreront des revenus grâce à des modèles de services basés sur les abonnements. Le plus souvent en transformant leur chaîne de valeur, notamment en enrichissant ou en transformant leurs produits en services récurrents grâce aux plateformes “product service systems”.

Le client est désormais nécessairement au cœur du système pour caler les offres, les adapter en permanence avec réactivité. L'usage fait la part belle au marketing relationnel et à quelques-uns de ses champions, comme l’Américain Zuora, qui développe pour Général Motors, Schneider Electric, Axa, GDF Suez, Michelin et quelques autres, des outils logiciels pour réaliser cette mutation.
La “valeur client” est un facteur clé notamment dans l'usage vs prossession. Elle est alimentée par les multiples informations et notamment le big data qui  révéle les choix, les goûts, les habitudes du client”Les impacts sur les entreprises sont potentiellement très importants. Si l’on prend les constructeurs d’automobiles, c’est le nombre de véhicules vendus qui sera affecté. Mais la structure de la gamme et les équipements vont également devoir s’adapter aux nouveaux usages. Au-delà, les compagnies d’assurances devront offrir des nouveaux produits… on peut même imaginer que le conducteur soit assuré au lieu du véhicule, ou les deux. Au-delà des impacts, c’est la société et ses mentalités qui sont en train de se transformer. Il n’est plus nécessaire de posséder une chose pour jouir des bénéfices de son usage. Cela remet en cause notre relation à la propriété.
Cette conversion de la transaction à la location est devenue l’exercice obligé de nombreux grands groupes. L’épée dans les reins, car de nouveaux acteurs, plus agiles et parfois bien plus outillés, risquent de leur faire une concurrence s’ils n’opèrent pas cette révolution de la consommation à l’usage.

Nouvelles attentes et nouveaux besoins, nouvelles réponses, nouveaux pricings, nouvelles formes de vente et modes de distribution, etc. Des changements qui (re)placent le client au centre de l’entreprise, et bouleversent par là même toute son organisation. Et qui ne s’arrêtent pas au seul marketing, puisqu’ils viennent également impacter les comptes d’exploitation, les besoins en fonds de roulement, et les plans d’investissement. En d’autres termes, c’est, ici encore, toute une révolution culturelle qui attend les entreprises, grandes et petites, pour répondre à cet instinct de jouissance des nouvelles générations, en lieu et place du besoin de possession des générations antérieures.
Thierry Bardy

mercredi 12 août 2015

Thierry Bardy - decryptage de l'ubérisation par Jean- Christophe Feraud dans les colonnes de Libé

De l’utilisation du client aux arrangements avec la loi, «Libération» a identifié plusieurs moyens d’attaquer  un secteur.

Vous vous réveillez un matin avec les crocs, une envie d’entreprendre façon Predator, de devenir l’Attila de la plomberie ou du permis de conduire, de cartonner avec le concept qui tue les rentes de situation mais aussi les honnêtes artisans dépassés. C’est darwinien, les dinosaures de l’ère pré-numérique n’avaient qu’à évoluer pour ne pas se faire bouffer. Vous avez l’idée, la «killer application», oui, mais comment faire pour «uberiser» plus gros que soi, un brontosaure du CAC ou une corporation qui faisait jusque-là ses petites affaires bien pépère ? Pas de panique, Libération vous révèle les dix commandements d’une «destruction créatrice de valeur» réussie… pour vous (pour les autres c’est une autre histoire).
Le client est roi, plus tu lui offriras. Ce b.a.-ba du commerce de détail popularisé par les magasins Marshall Field’s à Chicago à la fin du XIXe siècle, plus d’un chauffeur de taxi n’en a jamais entendu parler. Dommage, car le fondateur d’Uber, Travis Kalanick, a eu l’idée de lancer sa fameuse application après une mauvaise expérience avec les taxis parisiens : un clic sur son smartphone, et une berline impeccable avec chauffeur poli et bien sapé arrive dans les cinq minutes sans entourloupe sur le trajet… Le service client sans RMC Info à fond ni chien à l’avant, il fallait y penser. Et «la recette peut s’appliquer à tous les services qui génèrent de l’insatisfaction clients» (garagistes, plombiers, électriciens, etc.) comme le dit poliment le consultant Olivier Ezratty, auteur d’une série de posts sur son blog titrée : «comment éviter de se faire uberiser ?»

Sur le «consommacteur» tu miseras. Il faut écouter le client, mais surtout l’impliquer, en lui donnant l’impression qu’on lui redonne le pouvoir. Cela tombe bien, «Internet a inventé le "consommacteur", avec la notation du vendeur et du service rendu, avec eBay et Amazon, il y a déjà vingt ans», rappelle le même Ezratty. Le service de réservation Booking en a fait son credo pour dicter sa loi au secteur hôtelier. Variante : le consommacteur «responsable» qui cherche moins sa propre satisfaction que celle du petit producteur de légumes méritant salaire. Et si, en plus, il peut manger bio et contribuer à sauver la planète, c’est tant mieux. «La Ruche qui dit oui» a tout compris.

Le prix tu «libéreras» Sans forcément la jouer low-cost. Le client cherche d’abord à faire des économies ? Ok, mais on ne peut pas avoir Uber et l’argent d’Uber. Donnons-lui l’impression qu’il peut dépenser moins en modulant les tarifs en fonction de l’offre et de la demande : la note d’un Uber sera plus salée qu’un taxi G7 le soir du 31, bien plus légère un dimanche matin. Ça marche aussi dans l’hôtellerie avec Booking. Un bon yield management (gestion tarifaire) des disponibilités, c’est la clé du profit.

La propriété tu mutualiseras Enfin, celle des autres. C’est le génie de tous les services d’«autopartage», comme Blablacar qui prospère sur la voiture de monsieur Tout-le-Monde. Les «nouveaux barbares» qui déferlent sur les «rentes installées» ont un point commun : ils n’ont pas un camion, pas un magasin ni un entrepôt en propre. L’intermédiation, c’est marge maximum, 20 à 40 %, garantie. Et la beauté du concept, c’est qu’il peut s’appliquer à tout : partage ton appartement (Airbnb), ton bateau (Boaterfly) ou ton jet privé (Wijet).

Sur la communauté tu t’appuieras. Le mot «commun» débarrassé du «isme» est la nouvelle frontière du capitalisme numérique ! Désormais, l’individu est roi mais se sent de plus en plus seul et misérable malgré tous ses «amis» virtuels. Michel Houellebecq vous le confirmera. Alors faites jouer le collectif pour acheter groupé, trouver un appart ou faire un Paris-Nice. L’animal social vous le rendra.
Le buzz übercool tu créeras. Mission accomplie : en jouant sur l’effet de hype, à ce stade, tu as créé un bon buzz sans dépenser un euro dans une campagne de com. Mieux, tes concurrents et les médias qui s’emparent de la polémique se chargent de faire de la retape en ne parlant que de ton service «disruptif» : Uber peut dire merci aux taxis en colère.

Sur la réglementation tu t’assiéras. Bonne nouvelle pour ton business, la technologie va plus vite que le droit, beaucoup plus vite. Pas de plaque à 200 000 euros ni carte professionnelle : Uber a fait une queue de poisson aux taxis en lançant ses «véhicules de tourisme avec chauffeur» à l’assaut de leur «monopole». Mauvaise nouvelle, le droit contre-attaque. En Californie mais aussi en France, avec la loi Thévenoud qui interdit la maraude par géolocalisation et les chauffeurs sans licence VTC d’UberPop. La loi Macron a elle redonné la liberté aux hôteliers de fixer leurs tarifs sur leurs sites face à Booking qui dictait ses conditions et relevait les compteurs. Mais, toi, tu as ou tu auras bientôt les moyens de payer des légions d’avocats pour faire primer «la nature supranationale de l’Internet sur l’enchevêtrement des lois et réglementations qui entravent l’innovation» (sic).

La «chaîne de valeur» tu remonteras. Une fois bien installé sur ton marché, joue-là comme Amazon qui ne vendait à l’origine que des livres et vend aujourd’hui à peu près tout et n’importe quoi… jusqu’à la force de travail de pauvres «turcs mécaniques» payés quelques roupies en Inde pour recopier des lignes de code. Et, tant qu’à faire, transforme ton client en chauffeur-livreur : zéro stock mais aussi zéro salarié.

Un nouveau monopole tu consolideras. Si tu as bien suivi tous ces commandements, félicitations : à ce stade, tu as édifié en deux ou trois ans un monstrueux monopole façon Google : 75% des parts du marché de la réservation en ligne pour Booking, qui prend 25% de commission sur chaque réservation hôtelière effectuée par son intermédiaire. Le gendarme de la concurrence ? Il peut te courir après et, de toutes façons, tu as les moyens de payer la prune. Ton maître Uber vaut 50 milliards de dollars (45 milliards d’euros).

Paranoïaque tu seras… N’oublie jamais que «seuls les paranoïaques survivent» comme disait l’ex-boss d’Intel Andy Grove. Son collègue John Chambers de Cisco estime «que les deux tiers des grandes entreprises disparaîtront d’ici vingt ans». Mais gaffe, car toi aussi tu te feras uberiser un jour. Qui se souvient d’Altavista et Netscape les rois de l’Internet de l’ère pré-Google ?